Power Girl est-elle une héroïne féministe ?

Dans un article précédent, je donnais mes impressions concernant le premier tome de Power Girl : Un nouveau Départ. Mes réflexions se baseront donc sur les informations tirées de ce tome, ainsi que différents articles glanés sur la toile. Comme toujours, les traductions sont de mon fait.

Lors d’une interview parue dans Comics Bulletin portant sur les prémices du projet, l’un des scénaristes, Jimmy Palmiotti, raconte : « Quand on a reçu le livre – moi, Amanda et Justin [les trois scénaristes, NdA], on s’est assis et on s’est dit : OK, c’est un personnage musclé qui est tout le temps en colère et qui a une poitrine géante. Allons à contre-courant et faisons-en un livre un peu loufoque, un peu amusant – elle est normale, c’est tout son entourage qui est cinglé. Nous avons donc écrit douze numéros, et nous voulions que le lecteur apprécie cette fille, compatisse, se sente concerné par ses problèmes de chat, de travail… Nous allons lui donner la personnalité qu’à notre avis, elle n’a jamais eue. »

Le journaliste : « Donc, elle ne se résume pas à des superpouvoirs et une paire de seins. »

Réponse de Palmiotti : « Et notre plus grand défi était de donner envie aux filles de nous lire. »

A ce titre, je peux rassurer Jimmy : ça a marché ! Enfin disons globalement. J’étais vraiment enthousiaste durant ma lecture, voyant à quels points les poncifs machistes habituels étaient évités. Sur plein de points, j’étais ravie, mais d’autres m’ont laissé un sentiment plus mitigé. Je vous raconte ça plus bas.

power-girl-snowballsEn prime, elle collectionne les boules à neige. Parfaite, je vous dis.

Personnalité ? Check !

Karen Starr aka Power Girl est un être humain comme les autres, ou presque. L’histoire traite autant de ses combats épiques que de sa vie quotidienne, avec ses hauts et ses bas.

« Pour moi, la chose la plus importante qu’il fallait donner à Power Girl, à part une grosse poitrine, est beaucoup de personnalité, » explique Amanda Conner dans une interview à CBR News. « Une partie de cette personnalité est sa combativité, bien sûr, parce que c’est ce qui rend le personnage sympa. Elle rentre chez elle (ce qui n’arrive pas souvent), son chat l’a mauvaise et a fait caca sur le lit. Je réfléchis beaucoup à ce qu’elle fait lorsqu’elle n’est pas en train de botter des culs. En ce qui me concerne, s’il n’était question que de baston, je m’ennuierais vraiment. Il y a plein d’aspects dans la vie des gens que je trouve intéressants. […] Power Girl a des amis qui ne sont pas des super-héros. Elle n’a pas une vie sociale trépidante, mais essaie d’en avoir une. Elle n’a pas de famille – ce sont ses potes de la SJA qui représentent ses amis et sa famille. Elle essaie d’être un peu plus normale, mais ce n’est pas possible : elle est Power Girl. »

Le portrait tracé est plus qu’attachant, il est même digne d’éloges.

Karen Starr est sûre d’elle, assertive, elle dit ce qu’elle pense, elle possède sa propre boîte. Malgré cela, elle reste une fille modeste et amicale avec son prochain. Son physique lui attire souvent les regards (elle est même confrontée à un futur ex-employé particulièrement misogyne), et elle sait remettre les malvenus en place poliment et fermement.

Cerise sur le gâteau, c’est une personne profondément gentille, même adorable : que ce soit en civil ou avec des inconnus qu’elle vient de sauver, elle est accessible, elle n’a pas la grosse tête. En tant que super-héroïne, elle se refuse de tuer.

ultra-humanite_and_power_girl-2Je ne te laisserai pas mourir même si tu es laid comme un pou
(et que tu as voulu détruire New York).

Comme le signale justement le blogueur Calvin Pitt, «Power Girl est en gros la Super Girl de Earth-Two, non ? [la version alternative de notre Terre] Et Super Girl a généralement été un personnage vraiment gentil, qui veut aider, se faire des amis, aimer et être aimée, etc. Ce qui expliquerait pourquoi Peej aurait les mêmes tendances. Mais elle est plus âgée, un peu plus sage, un peu plus méfiante. Elle en a vu d’autres, avec tout ce qui lui arrive dans Crisis on the Infinite Earths […]. Elle a donc un peu plus de mal à s’ouvrir aux autres. »

Même son nom, d’ailleurs, reflète cette maturité, cette indépendance : elle n’est pas Super Girl, un dérivé de Superman, elle est Power Girl ! C’est une héroïne à part entière, indépendante et qui se suffit à elle-même.

Oh, et le but de sa vie n’est pas de se mettre en couple ! Elle n’est pas définie par son célibat. Sa plus proche amie est une super-héroïne adolescente, appelée Terra. Elles ne parlent jamais de mecs (coucou le Test de Bechdel), elles vont au cinéma, chez Ikea et parlent de la vie en général.

power-girl-terra-cinemaD’habitude, elles vont voir des comédies parce que Terra est trop jeune pour les films d’horreur.

Physique ? Check !

Commençons par les seins. Difficile de passer à côté, c’est probablement l’élément qui caractérise le plus le personnage.

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Vise les yeux, Bouh ! Vise les yeux !

La légende raconte que le premier dessinateur de Power Girl, Wally Wood, se plaignait que les éditeurs ne prêtaient que peu d’attention à son travail. Son encreur lui suggéra de dessiner des seins de plus en plus gros au fur et à mesure des numéros, jusqu’à ce qu’ils s’en rendent compte. Il leur en aurait fallu 7 ou 8 pour que ça arrive. Je parle de légende car le blogueur Ragnell, repéré par Lesbian Geek, a réalisé ce qu’il a finement nommé une « Breastrospective » : il a scanné différents numéros de Power Girl, où, selon moi, l’augmentation de la poitrine au fur et à mesure des numéros n’est pas flagrante (même si d’autres semblent trouver le contraire), mais passons.

Partons du principe que l’énorme poitrine, tout comme l’ouverture profonde du décolleté, sont un trait iconique du personnage et qu’il serait difficile de l’ignorer, même dans une nouvelle série qui se voudrait moins racoleuse que les précédentes. La  bonne nouvelle, c’est que la poitrine mise à part, j’ai quand même l’impression que les auteurs ont fait des efforts afin de ne pas sexualiser gratuitement le personnage, et d’éviter les poncifs trop souvent vus ailleurs.

Déjà, par rapport au citoyen moyen, Power Girl est grande. On a l’impression qu’elle fait son mètre 90, tellement elle dépasse tout le monde d’une tête. C’est déjà assez intimidant (et pas forcément considéré comme sexy pour une femme). En bonne cousine de Superman, elle a aussi une force phénoménale, entre autres pouvoirs (non, pas celui-là). Par exemple, elle arrive à tenir à bout de bras, en volant, un énorme vaisseau spatial.

En pleine action, Conner n’hésite pas à lui faire des mimiques pas forcément sexy : elle grimace, elle grogne, elle souffre, elle est en colère. On n’est pas dans l’héroïne glamour au sourire lisse et au sang froid. Son style de combat est lui-même agressif, on n’est pas dans des acrobaties gracieuses et des lancers de dagues raffinés.

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Après King Kong, Godzilla !

Au quotidien, elle porte des vêtements assez basiques : T-shirt, pantalon, bottes, pull à col roulé… OK, ses tenues sont souvent moulantes, mais c’est une fille qui a confiance en elle, non ? Conner évite les scènes racoleuses de douche ou de « Je dors nue » – pas de nuisette en dentelle ou de talons aiguilles, donc. Comme le signale très justement cette revue, les scènes qui auraient pu être gênantes ou trop sexuelles sont finalement plutôt mignonnes.

power-girl-veggiesLa fille d’à côté (Planche tirée des volumes suivants)

Il y a même quelques efforts pour rendre son costume de super-héroïne crédible : elle porte de grosses bottes aux talons compensés, on voit les marques de surpiqures sur son costume, signe que le tissu est sûrement renforcé, etc. OK, elle porte une cape, mais c’est ça va bien avec son style de héros.

J’ai d’ailleurs apprécié l’effort des auteurs de retranscrire les difficultés pratiques d’être un super-héros au quotidien. Où planquer son costume dans la vie de tous les jours ? On ne peut pas toujours avoir son costume sous ses vêtements. D’ailleurs, une fois pour une intervention urgente, Power Girl part intervenir en costume, mais pieds nus (« J’ai oublié mes bottes au bureau. »).

En bref, une héroïne bien sous tous rapports. Je cite à nouveau l’article de Ragnell, qui résume d’ailleurs assez bien le personnage : « Aussi attirante que jolie selon les standards traditionnels, mais inflexible, courageuse, super forte, super endurante, respectée par tous les hommes âgée de son entourage, et sachant voler. J’irais même jusqu’à ajouter que Power Girl est la raison pour laquelle je n’ai jamais eu peur du féminisme quand j’étais ado. »

Et pourtant…

A côté de ça, il y a quand même plusieurs éléments qui m’ont un peu plus dérangée durant ma lecture.

Là, on en revient aux seins. L’inconvénient d’un tour de poitrine pareil, c’est qu’il est difficile d’aboutir à une silhouette vraisemblable (en restant dans les standards de beauté actuels). Même si un effort a été fait, par exemple en lui mettant des bras assez musclés, on ne s’éloigne pas tellement des « silhouettes en sablier » classiques (Comme par exemple ça, ou ça).

Ensuite, le livre accumule les vues où la poitrine est mise en avant, que ce soit par un gros plan sur le décolleté, ou par une position prise par l’héroïne (même si on est loin des poses rocambolesques qu’on a pu voir dans d’autres séries).

powergirl-cover-punchQuand les seins sont aussi large que la tête

Enfin, il y a un nombre incalculables de personnages masculins qui passent leur temps à lorgner sur la poitrine de Karen Starr. C’est comme un rappel permanent que sa poitrine existe, et je trouve ça lourd à la longue.

Par ailleurs, si Power Girl est épargnée des scènes de nudité gratuite, j’ai plus tiqué quand on retrouve Terra en petite culotte (lors d’une scène d’attaque de tentacules – peut-être un clin d’œil aux classiques des hentaï) ou lorsque les « aliens sexy » débarquent en strings et porte-jarretelles.

Ce n’est pas parce que l’héroïne est épargnée que les autres personnages féminins ne devraient pas l’être non plus. Du coup, il m’aurait été difficile de déclarer unanimement que cette série est exempte de complaisance par rapport à certains aspects sexistes. Je me suis sentie coincée dans un paradoxe.

Alors, féministe ou pas ?

La bonne nouvelle, c’est qu’en préparant ma revue, je suis tombée sur tout un tas d’articles fascinants sur Power Girl, certains que j’ai d’ailleurs déjà cités plus haut ; l’un d’eux m’a donné quelques pistes de réflexion sur le problème du paradoxe soulevé plus haut. Je vous conseille vivement la lecture de ce long exposé de David Campbell, précisément documenté. Je cite le gros de son raisonnement, qui est très éclairant, dans ce chapitre, ainsi que certaines illustrations.

« La seule chose consistante dans le personnage, c’est son physique…

David Campbell part d’une affirmation assez dure : la seule chose qui soit consistante, et récurrente, dans le personnage de Power Girl, c’est son énorme poitrine. Tout le reste a été changé au fur et à mesure des besoins ou envies des auteurs : il y a différentes origines au personnage, et tout autant de costumes ou de pouvoirs. David écrit : « Le personnage est si générique que de nombreux artistes et auteurs ont tenté de le pimenter en foutant en l’air l’histoire de ses origines, ou en lui donnant de nouveaux vêtements ou de nouveaux pouvoirs. Comment leur en vouloir ? Power Girl n’est pas, en soi, un personnage intéressant. Désolé de le dire, elle est même plutôt ennuyeuse. »

Power Girl, ou Kara Zor-L (son nom kryptonien), a connu trois origines différentes. Dans la première version, elle est la cousine de Superman, une fille venant de Krypton. Dans une autre version, elle est en fait la descendante d’un sorcier Atlante appelé Arion, qui la cryogénise pendant mille ans. Dans la troisième version, elle est à nouveau une réfugiée de Krypton, mais du Krypton du futur, et ancienne membre amnésique d’une légion de super-héros.

Niveau pouvoirs, elle commence avec les pouvoirs du Kryptonien-type, équivalente donc en puissance (ou supérieure) à Superman. Ensuite, il semble que DC considère que deux Kryptoniens ultrapuissants parcourant simultanément la Terre ne rendaient pas Superman spécialement unique. Du coup, dans un épisode crossover de la Justice League Europe, Power Girl subit une blessure magique qui amenuise grandement ses pouvoirs – pour passer du niveau de puissance de Superman à, disons, d’un Starman – dixit David Campbell. Dans Birds of Prey, elle est aussi dotée de télékinésie.

Niveau costumes, le blanc et or sont les couleurs qu’on voit le plus souvent, même si la coupe générale du costume change parfois. La profonde ouverture sur la poitrine est par contre une constante (à part dans une version), ainsi que la cape. Durant sa période atlantéenne, le costume devient bleu et blanc (mais toujours bien décolleté).power-girl-flash

… et sa sexualisation à outrance. »

L’autre affirmation de David Campbell est que Power Girl est l’héroïne la plus sexualisée des comics grand public.

Il cite un nombre incalculable de comics où des personnages, et même des super-héros, complimentent Power Girl sur son physique, la matent quand elle se change, ou essaient de la tripoter : Batman et Superman disent qu’elle est canon, Firestorm lui fait des avances, et The Flash la harcèle sexuellement au boulot. Ca fait beaucoup de super-héros, à l’exception notable d’Aquaman.

power-girl-flash-aquamanTout le monde sait qu’Aquaman préfère les mérous.

Ce ne sont pas seulement les dessins qui sexualisent, objectifient Power Girl, ce sont les histoires elles-mêmes qui le font, par la voix des personnages, par les scénarios. Il y a une histoire où Superman et Batman demandent même à Power Girl de faire diversion… en montrant son décolleté. Personne n’a jamais osé demander à Wonder Woman de montrer ses fesses à un méchant, même pour la bonne cause.

Vous pensez qu’on peut imputer ça à « l’humour » olé-olé de l’époque ? Dans le second tome des aventures de Power Girl, paru en 2014 en français, un extraterrestre ressemblant furieusement à Zardoz débarque sur Terre dans l’unique but… de se reproduire avec elle.

Une tradition plutôt qu’un hommage

Finalement, Un nouveau départ tombe parfaitement dans la tradition du personnage : la poitrine du personnage est mise en avant régulièrement, les personnages masculins la matent ou la draguent en permanence. C’est consistant avec ce qu’on a eu l’habitude de voir du personnage, même si ses réactions sont plus féministes que par le passé.

Si ça n’excuse pas pleinement l’aspect sexiste que j’ai décrié plus haut, ça a le mérite d’expliquer, je pense, la démarche des auteurs, de vouloir se montrer fidèle à la légende de Power Girl. Selon moi, c’est également un point qui aurait pu évoluer, quitte à vouloir renouveler ce personnage.

power-girl-costume-atlanteEt bim !

PS : Le bonus académique

Assez inclassable, mais si vous voulez un chouette article bien documenté sur une vision homo-érotique de la relation entre Power Girl et Terra, façon mentorat à la Grèce ancienne, je vous invite à lire l’exposé (part 1part 2) que j’ai trouvé sur janthor.com (qui fait d’ailleurs une belle rétrospective de la carrière d’Amanda Conner, illustrations à l’appui, et notamment sa fascination des « femmes sur les WC »).

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