Bitch Planet – T01 : Extraordinary machine

Résumé : Le futur. Le monde est gouverné par le diktat des hommes. Les femmes qui ne se plient pas aveuglément à leur volonté doivent être « rééduquées ». À l’issue d’un discours évangélisateur psalmodié en boucle dans leur sommeil, elles sont expédiées dans l’établissement auxiliaire de conformité, une prison pour femmes en orbite au-dessus de la Terre…


Bitch_Planet-t1-coverBitch Planet – Tome 1 : Extraordinary machine

Fiche technique :
Scénario : Kelly Sue DeConnick
Dessin : Valentine De Landro
Editeurs : Glénat (VF) / Image (VO)
Pagination : 176 pages
Date de sortie : 04/05/2016

Bitch Planet est une dystopie qui montre une terre dominée par une patriarchie, littéralement : les hommes (blancs et riches, de préférence), sont au pouvoir. Les femmes doivent se conformer à des règles (morales, sociales, esthétiques) sous peine d’être bannies de la société, et dans le pire des cas, tatouées du symbole NC (« non-conforme ») et exilées sur une planète-prison. Une sorte de miroir grimaçant, poussé à l’extrême, de la façon sexiste dont les femmes sont souvent traitées aujourd’hui. Bitch Planet raconte l’histoire de femmes envoyées sur cette planète prison, victime de traitements dégradants, matraquées par la propagande, et pourtant définitivement rebelles, « non-conformes ».

Malgré les apparences, le récit ne s’est pas du tout inspiré de la popularité de la série de Netflix, Orange is the New Black (que l’auteur admet n’avoir jamais vue, et qu’elle évite de regarder maintenant, malgré sa qualité, pour ne pas être trop influencée).

Croyez-le ou non, c’est lorsqu’elle travaillait au reboot de Captain Marvel que la scénariste Kelly Sue DeConnick a commencé à réfléchir à Bitch Planet. Le reboot du personnage de Carol Danvers a été l’objet de nombreux retours, pour la plupart positifs, mais aussi quelques critiques virulentes d’une poignée de lecteurs lui reprochant d’avoir dénaturé le personnage pour servir un « agenda féministe ».

Dans une interview réalisée en novembre dernier, Kelly Sue DeConnick explique que ces critiques furent celles qu’elle a eu le plus de mal à digérer :

« Ils étaient super super énervés qu’on l’ait rhabillée. Pour moi, le féminisme et les idéaux des héros de comics allaient de pair. J’étais donc étonnée et énervée aussi, et je me suis dit : [Captain Marvel] n’est pas une féministe enragée. Si vous voulez voir une féministe enragée, je vais vous montrer. Et c’est ainsi que Bitch Planet est née. »

Effectivement, DeConnick nous montre, et ne plaisante pas. Le récit se veut atrocement réaliste, ne cède pas à la facilité des récits grand-public (l’innocent sauvé in extremis, l’histoire d’amour impossible qui finit bien…), mais évidemment ce n’est pas le but recherché.

L’inspiration de Bitch Planet provient du cinéma d’exploitation et de son âge d’or dans les années 60-70. Dans une intéressante interview portant sur la philosophie du projet, elle raconte son intérêt pour les films d’exploitation parce qu’ils sont transgressifs. « Mais pas très progressistes », déplore-t-elle.

Partant d’un classique du genre (un « W.I.P », film de prison pour femmes), DeConnick parvient à renverser les clichés pour raconter son histoire. Son but : « faire un récit d’exploitation, sans être ‘exploiteur’, publier un livre qui soit ouvertement politique, et pourtant agréable à lire. »

Par exemple, les WIP incluent souvent une scène de douche. Une tradition à laquelle le récit de déroge pas, sauf que le dessin est réaliste, les corps crûment dessinés et pas glamour pour un sou. Il y a également une scène de sexe lesbien, qui sert d’accroche pour un scénario ultérieur (et punir un gardien voyeur).

DeConnick explique dans une interview au Daily Beast que le dessinateur, Valentine De Landro (qui est un homme malgré son prénom) avait été particulièrement attentif à sa façon de dessiner les femmes, notamment par rapport aux habitudes qu’il a prises en travaillant dans les comics mainstream, en montrant des « silhouettes féminines idéalisées », souvent tordues dans des postures fantaisistes.

D’ailleurs, les seuls personnages féminins correspondant à ces silhouettes « idéales » (yeux bleus, morphologie de sablier, lèvres siliconées) sont les hideux hologrammes servant la communication dans la prison. De plus, les deux auteurs ont fait très attention à représenter beaucoup de femmes de couleur, aux physiques variés (de la minuscule ingénieure à la monumentale pâtissière obèse).

Bitch_Planet-hologrammeBienvenue sur Bitch Planet.

Les style des années 60-70 se retrouve dans les illustrations. J’avoue d’ailleurs que c’est le dessin qui m’a fait hésiter à lire le livre la première fois que je l’ai lu en main. Bitch_Planet-affiche1

Il évoque les comics pulp, avec un encrage marqué, des couleurs vives, un style un peu désuet et parfois inclue des points de trame. Des cinémas grindhouse, De Landro reprend aussi le style des affiches aux titres tapageurs et aux illustrations criardes.

Mais ne vous laissez pas décourager par le style graphique, il sert complètement le récit, avec ses affiches de propagande désuètes mais terriblement grinçantes. Un dessin plus léché, plus « sexy », n’aurait pas eu le même impact.

DeConnick et De Landro dressent des portraits de femmes qu’un système essaie de briser. Et chacune, à sa façon, essaie d’y arriver, qu’elle soit « forte » ou non. N’espérez pas trouver le même archétype de personnage féminin (la « féministe enragée », justement), chacun des personnages mis en avant est suffisamment développé pour montrer la diversité des caractères.

Pour aller plus loin dans cette démarche, il est également prévu que la biographie de chaque personnage soit détaillée tous les trois numéros. Dans le tome 1 de Glénat, vous avez l’occasion de découvrir une partie du passé de Penny (la fameuse cuisinière obèse), et monument indomptable de l’histoire.

Bitch_Planet-pennyPour Penny, la version idéale d’elle-même est celle qu’elle voit dans le miroir, et pas une autre.

La psychologie d’un personnage féminin – loin des clichés sexistes – est d’ailleurs un sujet qui tient particulièrement au cœur de Kelly Sue DeConnick. Elle explique dans cette interview de 2014 :

« Je fais toujours un test avec les jeunes auteurs : si vous pouvez remplacer leur personnage féminin par une lampe sexy, et que l’intrigue tient toujours la route, c’est que l’histoire n’est pas bonne. Vous seriez surpris du nombre de fois où ça arrive. Ces femmes sont juste là pour inspirer, motiver, récompenser, ou parfois faire joli. Je ne veux pas que tous les personnages féminins soient bons ou exemplaires. Je veux simplement qu’ils aient une vie intérieure. Si tu ne peux pas me dire ce que souhaite tel personnage dans une scène, tu n’écris pas une femme, tu écris une lampe. »

Bitch Planet est le miroir sombre et caricatural de la société sexiste dans laquelle nous vivons, dont les travers affichés et assumés renvoient aux injonctions pernicieuses subies par les femmes d’aujourd’hui. Chaque numéro contient une page de pub, de petites annonces ironiques : comment rencontrer l’homme de sa vie, comment maigrir plus vite grâce à un ver solitaire, comment cacher ses odeurs corporelles, et j’en passe.

Bitch_Planet-conseilsLe message passe mieux s’il est en rose. (non)

Mais c’est aussi un phénomène contemporain : le discours tranché de l’histoire a trouvé des échos chez de nombreux lecteurs, qui ont fini par se faire tatouer le logo NC sur leur corps. Parce qu’ils ont connu la discrimination, le sentiment de ne pas appartenir à un groupe, de n’être pas suffisamment conforme à ce que la société attendait d’eux. Un ami de Kelly Sue, également auteur de comics, a d’ailleurs dit :

« Vous n’avez pas ce tatouage parce que vous êtes fan de quelque chose dans le livre. Vous l’avez parce que vous avez quelque chose dont le livre est fan. »

Bitch_Planet-Non-Compliant-TattooUn retour vers le présent, donc, qui est agréablement complété par les bonus à la fin du tome 1 : interview des auteurs, témoignages et différents réflexions féministes avec un accent mis sur un thème peu souvent abordé en France, l’intersectionnalité (par exemple comment le militantisme féministe peut aider les causes antiracisme, et inversement).

En bref, que vous le lisiez au premier degré (un récit pulp futuriste de femmes en prison), ou au deuxième (les échos de la discrimination par rapport à vos expériences personnelles), Bitch Planet est un ouvrage que je recommande chaudement !

Pour se procurer le tome:

Bitch Planet – T01 : Extraordinary machine

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