Le mouvement LGBT et le monde du comics: DC (3/4)

On attaque maintenant la troisième partie avec DC. Si le fantasme de certains lecteurs leur laissait penser que certains personnages pouvaient être homosexuels, il faudra attendre longtemps avant d’avoir un premier personnage officiellement gay. Et pourtant, rappelez-vous, le CCA (Comics Code Authority) aura marqué des licences comme Batman ou Wonder Woman sur simple base des idées que pouvaient se faire les lecteurs, obligeant les scénaristes de ses séries à sans cesse répéter que ces super-héros n’étaient pas homosexuels.

lgbt comics code authority

L’ennemi à abattre! (et heureusement, c’est chose faite)

Batman et Robin, juste un duo dynamique?

Batman, ainsi que Robin, sera directement désigné par l’écrivain Fredric Wertham dans son livre Seduction of the Innocent. Il dira du héros: « C’est comme un fantasme de deux homosexuels vivant ensemble. » Le problème étant que Wertham ne sera pas seul dans sa croisade, il sera rejoint par des groupes religieux, des écoles et des hommes politiques. Que faire pour DC qui voit alors les ventes de son personnage emblématique chuter?  Nous sommes dans les années 60 et une solution va alors s’imposer: faire passer un personnage à la trappe. Résultat: Alfred qui servait Bruce Wayne depuis sa première apparition en 1943 va être tué, puis remplacé par la gentille Tante Harriet. Julius Schwartz, alors éditeur chez DC, expliquera par la suite: « Il y avait beaucoup de discussions à cette époque à propos de 3 hommes vivant au Manoir Wayne. » Et on profitera aussi de la fin de la série télévisée, en 1968, pour relancer le personnage de Batman et en faire un héros solitaire. Dick Grayson, Robin donc, eut le droit d’aller au collège et s’en fut fini de leur relation éventuellement ambiguë.

lgbt batman

Bruce, pourquoi as-tu touché Robin? Pourquoi?

Extraño ou l’incarnation de tous les clichés

Le temps va passer avant qu’on ne trouve le premier personnage officiellement homosexuel. Et DC décide de faire dans la démesure puisqu’en 1988 les lecteurs auront le plaisir de découvrir Extraño. Le soucis de ce personnage, c’est qu’il sera plus caricatural qu’autre chose. Il porte des couleurs chatoyantes, il se nomme lui-même Tantine, il est maniéré, on aurait pu espérer mieux. Mais il reste le premier super-héros ouvertement gay et, dans le fond, il véhiculera des valeurs positives. Extraño est attentionné, il a un sens prononcé de la justice, cherche à faire sourire les gens et chérit profondément la vie. Extraño fait partie du groupe des Nouveaux Gardiens et sera confronté à plusieurs adversaires, dont le notable Hemo-Goblin. Pourquoi le citer lui? Parce que ce super-vilain est un « vampire du Sida » (vous ne rêvez pas, non) et possède la faculté de contaminer ses victimes. On aurait pu penser qu’ils en feraient une sorte d’outil de prévention, mais il suffisait d’une égratignure pour que l’Hemo-Goblin vous rende malade rendant le parallèle avec la réalité un peu compromis. La désinformation ne fut pas au gout des lecteurs qui ne tardèrent pas à se plaindre. A ceux qui se plaignirent d’Extraño, il fut décidé de lui donner une tenue plus sobre et quant à Hemo-Goblin, il fut tué par les Nouveaux Gardiens en combat.

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Un cliché ambulant? Oui, mais une avancée quand même

Toujours plus loin, toujours plus haut, mais en arrière-plan

L’année 1988, en plus d’avoir vu naître Extraño, ainsi que le début des années 90 furent l’occasion pour DC de faire d’autres tentatives de représentations de personnages LGBT. On notera par exemple dans la série Le Spectre que des personnages seront contrôlés mentalement dans le but d’empêcher une manifestation pour la lutte contre le Sida. Mais grâce à l’intervention du Spectre, de Doctor Fate, de Madame Xanadu et de Ben Turner, les manifestants seront sauvés. Puis du côté de Wonder Woman, c’est le personnage de Kevin Mayer qui, se rendant aux funérailles de sa soeur, dira qu’elle était la seule de sa famille qui ne le détestait pas pour être gay. Et on enchaîne avec le groupe Task Force X, dont le mécanicien Mitch Sekofsky est homosexuel et père de famille. Nous aurons droit à un entretien avec un psychiatre qui parlera de « son choix de sexualité » et se demande comment le vit son fils, soulevant la question de l’homoparentalité. Mais il s’agira donc toujours de personnages secondaires, servant de pistes de réflexions mais n’offrant pas forcément une réponse.

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L’art de faire des dialogues, par Judd Winick

Autre exemple qui aura fait parler de lui, en 2001, l’assistant de Kyle Rayner (Green Lantern) fera son coming out avant d’être victime de « gay bashing« . Ces histoires seront récompensées par deux GLAAD Awards et le Gaylactic Spectrum Awards (c’est du nom de compétition, faut-il l’avouer) et surtout, elles feront réagir les lecteurs dont voici quelques exemples:

Qu’y a-t-il réellement derrière tout cela? C’est la stratégie gay de vouloir contrôler la bonne pensée. Avec la législation sur les crimes de haine, n’importe qui pourrait être cité à comparaître même juste pour avoir dit que le style de vie gay est mauvais!

Et un autre pour la route:

Arrêtez de chercher le soutien de n’importe quel groupe en leur livrant une histoire. Je sais que votre éditeur est bisexuel et vous a encouragé à le faire […] mais vous devriez être moins « réaliste » dans vos histoires, surtout que statistiquement il n’est pas très réaliste qu’un pauvre enfant gay se fasse casser les dents par des hétéros en colère. Malheureusement, la plupart des crimes de New York City implique des drogués ou d’autre criminels qui en ont après de l’argent.

Le site du Boston Phoenix dira ceci:

Il est ironique qu’en rendant l’homosexualité dans les comics plus visible – et en lui donnant un contexte politique – Judd Winick (scénariste de Green Lantern à l’époque) a déclenché un retour de flammes bien plus complexe que celui affronté par les comics dans les années 50. Parce que la réponse énervée d’aujourd’hui ne vient plus de défenseurs auto-proclamés de la morale comme la Family Research Council, […]. Maintenant l’aopposition au contenu gay provient des lecteurs eux-mêmes, qui apparemment ne peuvent supporter l’anxiété qu’un portrait ouvert et honnête de l’homosexualité soulève. Pour citer un autre comic book, Pogo de Walt Kelly: « Nous avons rencontré l’ennemi et il s’agit de nous. »

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… et la preuve qu’on peut aborder des sujets sérieux avec le sourire

Retour sur le devant de la scène

Mais DC ne se laisse pas intimider facilement et en 2006, la nouvelle incarnation de Batwoman sera lesbienne, c’est officiel. C’est le scénariste Greg Rucka qui sera derrière le personnage et dira ceci:

Oui, elle est lesbienne. Elle est aussi rousse. C’est un élément du personnage. Ce n’est pas le personnage. Si les gens ont un soucis avec ça, c’est à eux de le régler. Honnêtement, elle devrait être jugée sur ses mérites.

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Le couple Batwoman / Renée Montoya, mis en scène par Greg Rucka

Et on continue, Wildstorm (à l’origine éditeur indépendant, racheté par DC en 1999 et qui a continué à publier sous son nom) ferme ses portes en 2010. En 2011, avec la gamme New 52, DC intègre certains personnages de Wildstorm dans la continuité de leur univers. Ceci permettra à plusieurs personnages de connaître un second souffle, comme Sarah Rainmaker ou Voodoo, toutes deux bisexuelles. Et surtout, Midnighter, héros ouvertement gay et en couple avec Apollo, aura le droit à sa propre série, faisant de lui premier super-héros homosexuel à avoir droit à cet honneur chez DC. Avec New 52, c’est aussi l’occasion de créer de nouveaux personnages comme Bunker qui fera partie des Teen Titans et sera le premier héros gay du groupe. Autre changement notable, le personnage d’Alan Scott (autre incarnation du Green Lantern) est désormais homosexuel.

Midnighter, l’heure du crime

Revenons en à Midnighter, pour mon plus grand plaisir tant le personnage est intéressant. Commençons par sa création, on pourrait le voir comme une fan fiction devenue réalité puisqu’il est conçu comme un Batman gay en couple avec Apollo, qui lui tient de Superman. Nous avons donc là le couple Superman/Batman revisité, une pastiche.

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Mais… prenez une chambre, vous deux!

Mais ce qui va faire son succès, c’est la qualité du titre dont il provient: The Authority. Ce comics, à l’instar de The Watchmen, nous amène à réfléchir sur les limites aux actions des héros présents. Peuvent-ils tout se permettre pour ce qu’ils considèrent être le bien de l’humanité? Renverser des gouvernements, prendre des réfugiés sous leur protection, … Et si The Authority connaitra un terme en 2010, Midnighter sera lui repris officiellement par DC et incorporé dans un titre du même nom. Le héros est violent, il semble aimer ça, quittera son partenaire de toujours, Apollo, et vivra des aventures se rapprochant de films d’espionnage comme Jason Bourne. Coup de génie? Je vous laisserai en juger, le héros fera régulièrement équipe avec Dick Grayson, anciennement Robin. Il faut dire que les deux héros sont présents dans des comics à l’ambiance similaire, puisque les nouvelles aventures de Dick Grayson se veulent être un hommage à James Bond.

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Un autre talent de Midnighter: reconnaître les gens grâce à leur postérieur

Dans une longue interview donnée au site comicbookressources, le scénariste Steve Orlando revient sur sa participation sur Midnighter et nous explique qu’il redoublait d’attention lors de l’écriture pour éviter de faire de son personnage une caricature. Et il étend d’ailleurs son raisonnement à toutes les autres formes de minorités, expliquant que les gens faisant partie de ces communautés sont en attente depuis longtemps de pouvoir être représentées et de pouvoir se sentir liées aux personnages. Notons qu’actuellement, la série est terminée et, je laisse le mot de la fin à Orlando lui-même:

C’est un livre dont j’aurais eu besoin plus jeune, et de savoir que les gens ont ce livre désormais, pour la prochaine génération, c’est mon plus grand accomplissement.

L’homme de demain?

C’est amusant de voir la progression de la représentation du mouvement LGBT chez DC. Nous avons démarré avec le Comics Code Authority qui se basait sur des sous-entendus et aura fait beaucoup de dégâts pour finalement pas grand chose. Puis une première apparition, certes maladroite, avec Extraño mais qui tendait déjà à prouver que l’éditeur cherchait à répondre à l’envie de représentation d’une minorité.

lgbt casting dc

Loin d’être exhaustive, petite liste qui reprend beaucoup de seconds rôles, mais c’est aussi ça la vie

Puis le temps a passé et la société a évolué tant et si bien qu’il était normal d’avoir des personnages LGBT, sans que les histoires doivent pour autant être centrées sur leur sexualité. Cela n’empêche pas de pouvoir parler de certains problèmes rencontrés par cette minorité, tout comme cela devrait être le cas de toutes les minorités. Diversité et tolérance, deux mots qui ont trouvé écho à travers les récits proposés chez cet éditeur dit mainstream. Et pour la prochaine et dernière partie, nous aborderons le concurrent historique de DC: Marvel.

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